Sur les plages des îles Kerguelen, dans le sud de l’océan Indien, des manchots papous nichent au milieu des touffes d’herbe depuis bien avant l’arrivée des premiers navigateurs. Les équipes scientifiques françaises qui travaillent sur l’archipel les connaissent bien. Une étude publiée en avril 2026 leur attribue un nom officiel : Pygoscelis kerguelensis, le manchot papou du Sud-Est, reconnu comme une espèce à part entière. Les Kerguelen faisant partie des Terres australes et antarctiques françaises, il s’agit donc d’une espèce française.
Un seul manchot papou devenu quatre
Le manchot papou se reconnaît à sa tache blanche au-dessus de l’œil et à son bec d’un orange éclatant. Longtemps considéré comme une espèce unique, il était répertorié des Malouines jusqu’à la péninsule Antarctique. Les ornithologues y distinguaient au plus deux formes : l’une subantarctique, l’autre antarctique, légèrement plus petite.
Les travaux menés par Daly Noll, de l’université du Chili, et Juliana Vianna, de l’université Andrés Bello à Santiago, ont porté sur le séquençage complet du génome de 64 manchots issus de 10 colonies différentes. Publiés dans Communications Biology, ces résultats révèlent quatre groupes génétiquement distincts, séparés les uns des autres depuis plusieurs centaines de milliers d’années — ce qui amène les chercheurs à les considérer comme quatre espèces à part entière.
| Nom scientifique | Nom proposé | Où il vit |
|---|---|---|
| Pygoscelis papua | Manchot papou du Nord | Îles Malouines, pointe de l’Amérique du Sud |
| Pygoscelis ellsworthi | Manchot papou du Sud | Péninsule Antarctique, Géorgie du Sud |
| Pygoscelis taeniata | Manchot papou de l’Est | Îles Crozet, Marion, Macquarie |
| Pygoscelis kerguelensis | Manchot papou du Sud-Est | Îles Kerguelen et Heard |
Des espèces que l’œil ne sait pas distinguer
Un visiteur des Kerguelen et un visiteur des Malouines croiraient observer le même oiseau. Les biologistes désignent ce phénomène sous le nom d’espèces cryptiques : génétiquement et historiquement distinctes, mais quasi identiques en apparence.
Des différences existent malgré tout. Les manchots vivant au nord du front polaire — cette frontière océanique où les eaux antarctiques s’enfoncent sous des eaux plus tempérées — sont en moyenne plus grands. Leurs cris varient légèrement d’une lignée à l’autre, tout comme leurs saisons de reproduction, calées sur le pic d’abondance alimentaire propre à chaque région. Dans le génome, les chercheurs ont identifié des gènes liés à la production de chaleur chez les manchots du Sud, au transport de l’oxygène en plongée chez ceux de l’Est, et à la digestion chez ceux du Nord.
Comment ces populations ont-elles pu se séparer ? Le manchot papou ne vole pas et revient presque systématiquement pondre là où il est né. Entre les Malouines et les Kerguelen, plus de 7 000 kilomètres d’océan et plusieurs fronts marins dressent une barrière naturelle. Génération après génération, cette fidélité au lieu de naissance a progressivement isolé les lignées les unes des autres.
Une idée déjà dans l’air
En 2020, Josh Tyler et son équipe avaient déjà identifié quatre espèces de manchots papous, à partir de mesures morphologiques et d’analyses génétiques. Le découpage proposé à l’époque différait pourtant de celui qu’on connaît aujourd’hui : les Kerguelen étaient alors associées aux Crozet, et la Géorgie du Sud constituait un groupe à part. Les séquençages de génomes complets réalisés en 2026 ont depuis rebattu les cartes. Toutes les grandes listes de référence n’ont pas encore adopté cette nouvelle classification.
Ce que cette distinction change pour leur protection
L’UICN continue de traiter le manchot papou comme une espèce unique, classée en « préoccupation mineure ». Mais dès qu’on la divise en quatre, le portrait devient bien moins rassurant : le manchot papou du Sud concentre environ 65 % des effectifs mondiaux, tandis que celui de l’Est n’en représente que 2 %. D’ici 2050, les chercheurs anticipent une réduction significative de l’habitat favorable pour les espèces du Nord, de l’Est et du Sud-Est. Une espèce rare peut s’effacer discrètement quand on la noie dans les chiffres d’une cousine bien plus nombreuse.
Une espèce qui ne se voit pas
Placez une figurine de manchot papou sur une carte de l’océan Austral et demandez à un enfant où cet oiseau pourrait vivre. Malouines, Kerguelen, Antarctique : les quatre réponses sont correctes, et c’est là que la conversation prend tout son intérêt. Ces manchots se ressemblent à s’y méprendre — alors comment sait-on qu’ils appartiennent à quatre espèces distinctes ? La réponse se cache dans leurs gènes, leurs cris et leur cycle de vie, pas dans leur plumage.
Notre fiche pédagogique sur le manchot papou vient compléter l’activité, et la version Mojo rejoint les autres oiseaux du rayon manchots et oiseaux de l’Antarctique. Si vous hésitez encore entre manchot et pingouin, notre article sur le grand pingouin vous éclairera sur tout ça.
Sources :
- Noll, D. et al. (2026). Integrative evidence reveals adaptive divergence and speciation in gentoo penguins. Communications Biology.
- Tyler, J. et al. (2020). Morphometric and genetic evidence for four species of gentoo penguin. Ecology and Evolution, 10.