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Jean Jennings Bartik. Elle a programmé le premier ordinateur électronique. Sans manuel. Sans précédent. Et sans être invitée au dîner de célébration.

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En 1945, six femmes mathématiciennes reçoivent une mission : programmer l’ENIAC, l’Electronic Numerical Integrator and Computer, le premier calculateur numérique électronique programmable de grande échelle jamais construit. Il n’existe pas de manuel. Personne n’a jamais programmé ce type de machine. Elles doivent déduire le fonctionnement de l’ENIAC depuis ses seuls schémas électroniques et ses diagrammes logiques. Jean Jennings Bartik est l’une des six.

Missouri, 27 décembre 1924

Betty Jean Jennings naît le 27 décembre 1924 dans le comté de Gentry, dans le Missouri rural. Son père est instituteur. La famille vit sur une ferme, sur des routes de terre. Dans son interview de 2001 pour l’IEEE History Center, elle raconte qu’elle n’avait jamais été à plus de quarante kilomètres de chez elle avant d’entrer à l’université.

Elle entre au Northwest Missouri State Teachers College, seule étudiante en mathématiques de sa promotion. Elle en sort diplômée en 1945 avec un bachelor en mathématiques. C’est l’année où tout bascule.

Les calculatrices humaines de l’armée

En 1945, à 20 ans, Betty Jean Jennings est recrutée par les services balistiques de l’armée américaine à Philadelphie. Sa mission : calculer à la main les tables de tir de l’artillerie. Ces tables indiquent aux artilleurs l’angle et la puissance nécessaires pour atteindre une cible à distance donnée, en tenant compte du vent, de la température, du type de projectile. Chaque table représente des dizaines d’équations différentielles calculées manuellement avec des calculatrices mécaniques de bureau.

Elle rejoint un groupe de plus de 100 femmes mathématiciennes recrutées pour ce travail par l’Aberdeen Proving Ground et l’Université de Pennsylvanie. Elles s’appellent officiellement computers, calculatrices humaines. Leur travail est classifié.

1945 : l’ENIAC et les six femmes

La même année, l’armée américaine dévoile en interne un projet : l’ENIAC, un calculateur entièrement électronique conçu par les ingénieurs John Presper Eckert et John W. Mauchly à l’Université de Pennsylvanie. L’ENIAC occupe une pièce entière, pèse 27 tonnes, contient 18 000 tubes à vide et 40 panneaux de contrôle reliés par des centaines de câbles et de commutateurs. Il est conçu pour calculer des trajectoires balistiques beaucoup plus vite que des humains.

Pour le faire fonctionner, il faut le programmer. Personne n’a jamais fait ça. Six des calculatrices humaines sont sélectionnées pour la tâche : Jean Jennings, Kathleen McNulty, Frances Bilas, Frances Holberton, Marlyn Wescoff et Ruth Lichterman. Elles reçoivent les schémas électroniques et les diagrammes logiques de la machine. Pas de manuel. Pas de formation. Elles s’enseignent mutuellement.

Comme le documentera la Communications of the ACM dans sa nécrologie de 2011 : elles ont appris à programmer l’ENIAC en travaillant uniquement à partir des schémas matériels et des diagrammes logiques, en déduisant le fonctionnement de chaque circuit. Programmer l’ENIAC signifiait physiquement reconfigurer les câbles et les commutateurs entre les 40 panneaux de contrôle pour chaque nouveau calcul.

15 février 1946 : la présentation publique

Le 15 février 1946, l’armée américaine présente l’ENIAC à la presse dans une cérémonie publique. L’événement fait la première page du New York Times le lendemain. C’est le début officiel de l’ère de l’ordinateur électronique.

La démonstration publique inclut le programme balistique développé par les six femmes : l’ENIAC calcule la trajectoire d’un obus d’artillerie en environ 20 secondes, contre plusieurs heures pour une calculatrice humaine. La machine fonctionne. Le programme fonctionne. La démonstration est un succès.

Les six femmes sont présentes dans la salle. Elles apparaissent sur les photos de presse. Elles ne sont pas présentées. Leurs noms ne sont pas mentionnés. Elles ne sont pas invitées au dîner de célébration qui suit la cérémonie. Jean Jennings Bartik le dira elle-même dans ses interviews : « We were sort of horrified. » Elles étaient abasourdies.

Le Computer History Museum documentera plus tard que la raison principale de cet oubli est que l’histoire de l’informatique, telle qu’elle s’écrivait dans les années 1940, était une histoire du matériel. Le logiciel était un concept que personne ne savait encore expliquer. Les inventeurs de la machine étaient connus. Celles qui l’avaient rendue opérationnelle ne l’étaient pas.

1947 : convertir l’ENIAC en ordinateur à programme enregistré

En 1947, Jean Jennings Bartik prend la tête d’une équipe chargée d’une transformation majeure : convertir l’ENIAC en ordinateur à programme enregistré. Dans sa configuration d’origine, l’ENIAC ne pouvait pas stocker ses propres instructions : elles devaient être reconfigurées physiquement sur les panneaux de câbles pour chaque nouveau problème. Avec le programme enregistré, les instructions sont stockées dans la mémoire de la machine elle-même, ce qui la rend incomparablement plus rapide et polyvalente à utiliser.

La conversion est achevée en mars 1948. C’est l’une des étapes fondatrices de l’architecture des ordinateurs modernes. Tous les ordinateurs actuels fonctionnent sur ce principe.

BINAC et UNIVAC I

Jean Jennings Bartik rejoint ensuite la Eckert-Mauchly Computer Corporation, fondée par les concepteurs de l’ENIAC, pour travailler sur leurs projets suivants. Elle programme le BINAC (Binary Automatic Computer), un ordinateur portable développé pour l’armée de l’air.

Elle travaille ensuite sur l’UNIVAC I, le premier ordinateur commercial électronique, celui-là même sur lequel Grace Hopper développera le premier compilateur en 1951. Jean Jennings Bartik y écrit notamment le premier programme de tri et fusion (sort/merge program) pour un ordinateur, selon les archives du Northwest Missouri State University Computing Museum. L’UNIVAC I sera le premier ordinateur à prédire l’élection présidentielle américaine en direct pour CBS News en 1952, annonçant la victoire d’Eisenhower avant la fermeture des bureaux de vote.

Quarante ans dans l’ombre

Après ces années fondatrices, Jean Jennings Bartik quitte l’informatique active pour fonder une famille, avant d’y revenir dans plusieurs rôles éditoriaux et techniques. Elle travaillera comme éditrice spécialisée dans les publications sur l’informatique jusqu’en 1985.

Le travail des six programmeuses de l’ENIAC reste largement inconnu pendant des décennies. L’histoire de l’informatique s’écrit autour des machines et de leurs concepteurs masculins. Ce n’est qu’en 1985 que la chercheuse Kathy Kleiman, alors étudiante à Harvard, commence à documenter systématiquement le rôle des femmes de l’ENIAC. Elle collecte plus de 20 heures d’entretiens oraux. En 2010, le documentaire Top Secret Rosies : The Female Computers of World War II, réalisé par Ann Erickson, rend publique leur histoire.

La reconnaissance tardive

En 1997, Jean Jennings Bartik est intronisée au Women in Technology International Hall of Fame.

En 2008, le Computer History Museum de Mountain View (Californie) lui décerne le titre de Fellow, la plus haute distinction de l’institution. Elle le reçoit aux côtés de Bob Metcalfe, inventeur de l’Ethernet, et de Linus Torvalds, créateur du noyau Linux.

En 2009, l’IEEE Computer Society lui remet un Pioneer Award pour son rôle fondateur dans l’histoire de la programmation.

L’université qui l’a formée, la Northwest Missouri State University, a baptisé son musée informatique le Jean Jennings Bartik Computing Museum. Le thème graphique par défaut du système de gestion de contenu Drupal, utilisé par des millions de sites dans le monde, s’appelle Bartik en son hommage.

Jean Jennings Bartik meurt le 23 mars 2011 à Poughkeepsie, dans l’État de New York, à 86 ans. Elle était la dernière survivante des six programmeuses originales de l’ENIAC.

Ce que son travail a fondé

Les six femmes de l’ENIAC ont inventé la programmation sans savoir qu’elles l’inventaient. Il n’existait pas de précédent, pas de discipline, pas de nom pour ce qu’elles faisaient. Ce qu’on appelle aujourd’hui le software, le logiciel, l’algorithmique, le débogage : tout cela a pris forme dans leurs mains, entre les câbles et les commutateurs de 40 panneaux de contrôle, en 1945.

Leur histoire rejoint d’autres dans cette série. Rosalind Franklin a fourni les données qui ont permis la découverte de la structure de l’ADN, sans être créditée lors de la publication. Mary Jackson a calculé les trajectoires qui ont rendu possible le programme spatial américain, dans une agence qui lui interdisait d’utiliser les mêmes toilettes que ses collègues. Barbara McClintock a attendu trente ans que ses pairs reconnaissent ce qu’elle avait vu sous son microscope.

Ce n’est pas une coïncidence. C’est un système. Et c’est la raison pour laquelle ces histoires méritent d’être racontées avec précision, comme le rappelle notre article sur la Journée internationale des droits des femmes.

Elles ont tout appris seules. Elles ont tout fait fonctionner. Et on ne leur a pas réservé une place au dîner.

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