Culture & Curiosités – Explorer, comprendre, relierMadeleine Brès : Première Femme Médecin en France

Madeleine Brès : Première Femme Médecin en France

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En 1875, une femme de 32 ans soutient sa thèse de doctorat en médecine à Paris. Elle s’appelle Madeleine Brès. Elle est la première femme de nationalité française à obtenir un diplôme de docteur en médecine. Voici comment elle y est arrivée.

Une enfance à l’hôpital de Nîmes

Madeleine Gebelin naît le 25 novembre 1842 à Bouillargues, dans le Gard. Son père est charron : il fabrique et répare les véhicules à roues. Il travaille notamment pour les religieuses de l’hôpital de Nîmes, et emmène parfois sa fille avec lui.

Madeleine a 8 ans. Elle observe les infirmières préparer les tisanes, confectionner les cataplasmes, donner les remèdes. Une des religieuses la prend en affection et lui apprend quelques gestes de soin. C’est là qu’elle raconte plus tard, dans un article de la revue La Chronique médicale en 1895, qu’elle a compris qu’elle voulait soigner.

À 12 ans, la famille part pour Paris. À 15 ans, elle se marie avec Adrien-Stéphane Brès, conducteur d’omnibus. Elle aura trois enfants.

Devenir bachelière quand les lycées de filles n’existent pas encore

Au XIXe siècle, il n’existait pas de loi interdisant formellement aux femmes d’étudier la médecine. Mais il n’existait pas non plus de filières pour les y mener. Les lycées de filles n’ont été créés qu’en 1880. Avant ça, les jeunes filles recevaient une instruction à vocation domestique qui ne préparait pas aux examens universitaires.

En 1866, Madeleine se présente au doyen de la Faculté de médecine de Paris, le professeur Charles-Adolphe Wurtz, chimiste reconnu, favorable à l’éducation des femmes. Il lui indique la condition préalable : obtenir les deux baccalauréats, lettres et sciences.

Elle les obtient tous les deux en 1868. Elle a 25 ans, trois enfants, et aucun lycée ne l’avait préparée à ça. Pour passer ces examens, elle doit avoir l’autorisation écrite de son mari : la loi française exige à l’époque le consentement du mari pour tout acte juridique d’une femme mariée.

L’inscription qui passe par le conseil des ministres

Sa demande d’inscription à la faculté est tellement inédite qu’elle remonte jusqu’au sommet de l’État. Le ministre de l’Instruction publique Victor Duruy, partisan de l’éducation des jeunes filles, la soutient. Le dossier est soumis au conseil des ministres, présidé ce jour-là par l’impératrice Eugénie. Celle-ci invoque la loi du 19 ventôse an XI sur la liberté du travail. L’inscription est accordée par délibération du conseil des ministres.

Madeleine Brès entre à la faculté en 1868. Elle est la première femme de nationalité française à y être admise. Elle n’est pas la première femme tout court : des étrangères avaient déjà été acceptées, dont l’Américaine Mary Putnam, la Russe Catherine Gontcharoff, et la Britannique Elizabeth Garrett.

Stagiaire. Mais pas interne.

En 1869, Madeleine Brès devient stagiaire à l’hôpital de la Pitié, dans le service du professeur Paul Broca. Le nouveau doyen Vulpian s’est opposé à la mixité des cours, mais elle est acceptée malgré tout.

En 1870, la guerre éclate. Les internes sont envoyés au front. Madeleine Brès remplace les médecins mobilisés à l’hôpital de la Pitié pendant le siège de Paris et la Commune. Les professeurs Broca et Wurtz saluent publiquement son travail.

Quand elle demande à se présenter au concours de l’externat en 1871, c’est non. Le directeur de l’Assistance publique est explicite dans son refus : ce n’est pas elle personnellement qui pose problème. C’est le principe. L’autoriser créerait un précédent, et d’autres femmes pourraient alors prétendre aux mêmes droits. Les femmes n’obtiendront le droit de concourir à l’externat qu’en 1882, et à l’internat qu’en 1886.

La thèse du 3 juin 1875

Parallèlement, Madeleine Brès passe quatre ans au Muséum d’histoire naturelle et travaille dans le laboratoire du professeur Wurtz. Elle prépare une thèse intitulée De la mamelle et de l’allaitement.

Elle y démontre, par des analyses chimiques, que la composition du lait maternel se modifie au cours de l’allaitement pour correspondre aux besoins de développement de l’enfant. Sa thèse est remarquée en France et à l’étranger.

Elle la soutient le 3 juin 1875. Mention : extrêmement bien.

Mais à l’issue de la soutenance, le doyen Wurtz prend la parole et déclare :

«Votre thèse restera dans nos archives comme ouvrage scientifique, et permettez-moi de vous féliciter de la délicatesse que vous avez apportée dans le choix de votre sujet. Votre rôle devra se borner à la guérison des maladies des femmes et des enfants, et je vous félicite de l’avoir si bien compris.»

Félicitations pour le travail. Mais restez à votre place.

Un cabinet, une revue, une crèche

Madeleine Brès ouvre un cabinet de pédiatrie à Paris. Pendant près de quarante ans, elle reçoit des jeunes mères, des ouvrières, des femmes en difficulté. Le préfet de la Seine la missionne pour intervenir dans les écoles, les crèches et les garderies de la capitale.

En 1883, elle dirige une revue médicale intitulée L’Hygiène de la femme et de l’enfant.

En 1885, elle finance sur ses propres fonds la création d’une crèche gratuite dans le quartier ouvrier des Batignolles à Paris. Les enfants y sont accueillis jusqu’à 3 ans. En 1891, le ministère de l’Intérieur la mandate pour étudier le fonctionnement des crèches et asiles en Suisse.

Une fin de vie dans la misère

Madeleine Brès finit sa vie presque aveugle et dans une profonde pauvreté. Elle sollicite un hébergement auprès de l’Assistance publique, la même institution qui lui avait refusé l’internat. On lui propose un lit dans un dortoir commun. C’est une association caritative qui lui verse finalement une petite rente jusqu’à sa mort.

Elle meurt le 30 novembre 1921 à Montrouge, à 79 ans.

En 2021, pour le centenaire de sa mort, La Poste émet un timbre à son effigie. Des rues portent son nom à Paris, Lille, Poitiers, Nantes, Besançon, Bouillargues. Des crèches et établissements de soins portent son nom dans toute la France.

Ce qu’elle a vraiment ouvert

Madeleine Brès n’a pas obtenu le droit de concourir à l’internat. Elle a été maintenue dans le périmètre que les hommes lui avaient assigné : les femmes, les enfants, la maternité.

Mais les femmes qui sont venues après elle ont pu s’appuyer sur le fait qu’elle était passée. La première externe des hôpitaux de Paris en 1882. La première interne titulaire en 1900. La première femme admise à l’Académie de médecine, en 1945. Chaque étape rendait possible la suivante.

Elle n’a pas eu tout ce qu’elle méritait. Mais ce qu’elle a fait a compté pour toutes celles qui sont venues après.

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