En Tanzanie, des chercheurs ont retrouvé des empreintes de pas vieilles de 3,66 millions d’années. Pendant longtemps, on pensait qu’elles racontaient l’histoire d’une seule espèce d’hominine. En 2021, une nouvelle étude a montré qu’on s’était trompés. Et que la lignée humaine était bien plus complexe qu’on ne le croyait. Voici ce qu’il faut comprendre.
Que sont les empreintes de Laetoli ?
Les empreintes de Laetoli ont été découvertes en 1978 par Paul Abell, qui faisait partie de l’équipe de la paléoanthropologue britannique Mary Leakey. Le site se trouve dans le nord de la Tanzanie, à une cinquantaine de kilomètres au sud des gorges d’Olduvai.
Ce qui rend ces empreintes uniques, c’est leur état de conservation. Un volcan voisin, le Sadiman, avait recouvert la plaine d’une fine couche de cendre. Une pluie est tombée juste après, transformant la cendre en boue molle. Des hominines ont marché dessus. Le soleil a séché la trace. Une nouvelle éruption a recouvert le tout. Résultat : les empreintes sont restées intactes pendant 3,66 millions d’années.
Sur le site principal, deux individus ont marché côte à côte sur 27 mètres. Un troisième, plus petit, a suivi en posant ses pieds dans les traces du premier.
Hominine ou humain : quelle différence ?
Avant d’aller plus loin, un point de vocabulaire qui compte. Quand on parle de Laetoli, on ne parle pas d’humains au sens moderne du terme. Le mot « humain » désigne en général notre espèce, Homo sapiens, ou au moins le genre Homo.
Le bon terme pour les espèces de Laetoli, c’est hominine. Une hominine, c’est un membre de la lignée humaine au sens large, après la séparation d’avec les chimpanzés. Ça inclut les australopithèques, les paranthropes, et bien sûr les Homo. Lucy est une hominine, mais ce n’est pas une humaine au sens strict.
Pourquoi ces empreintes ont fait sensation en 1978
Les empreintes ont été immédiatement attribuées à Australopithecus afarensis, l’espèce de Lucy, dont les premiers fossiles avaient été décrits trois ans plus tôt en Éthiopie.
Lucy était déjà connue pour avoir marché debout. Son bassin et son fémur le montraient clairement. Mais le degré exact de sa bipédie restait débattu. Certains chercheurs, comme Stern et Susman, pensaient qu’elle gardait encore une part de vie dans les arbres, à cause de ses doigts courbés.
Les empreintes de Laetoli ont tranché. Elles montrent une marche pleinement debout : le talon se pose en premier, le pied roule, puis le gros orteil pousse vers l’avant. Exactement comme nous. Pas une démarche hésitante, pas un compromis arboricole. Une vraie marche d’hominine moderne, presque deux millions d’années avant l’apparition du genre Homo.
L’empreinte mystérieuse du site A
Une empreinte isolée, repérée en 1976 sur un sous-site appelé Laetoli A, posait problème. Elle mesurait 21 centimètres, était large, et ne ressemblait à rien de connu. Faute d’explication, l’anatomiste Russell Tuttle a proposé qu’elle puisse appartenir à un ours marchant temporairement debout.
Le problème, c’est qu’aucun fossile d’ours n’a jamais été retrouvé dans cette région d’Afrique à cette époque. L’hypothèse était bancale dès le départ. L’empreinte est donc restée une curiosité, oubliée pendant 40 ans dans les notes de bas de page.
L’étude de 2021 qui a tout changé
En 2019, une équipe est revenue sur le site, redégage l’empreinte, la nettoie, et la scanne en 3D. En 2021, l’analyse complète est publiée dans la revue Nature, sous la direction d’Ellison McNutt.
Les chercheurs ont comparé l’empreinte à celles d’ours noirs nord-américains marchant debout, à des chimpanzés et à des humains modernes. Le résultat est sans équivoque :
- La largeur du pas est trop étroite pour un ours, qui marche jambes écartées pour s’équilibrer.
- Le gros orteil est dominant, ce qui correspond aux hominines, pas aux ours (chez qui c’est le cinquième doigt).
- Le talon imprime en premier, signature d’une démarche bipède d’hominine.
Conclusion : ce n’est pas un ours. C’est bien une hominine. Mais sa morphologie est différente d’Australopithecus afarensis. Hallux plus écarté, démarche en pas croisés, proportions distinctes. Il s’agit d’une autre espèce, contemporaine de Lucy, et encore inconnue aujourd’hui.
Ce qu’il faut retenir
Il y a 3,66 millions d’années, au moins deux lignées d’hominines bipèdes différentes marchaient debout au même endroit, en même temps. Lucy n’était pas seule. La lignée humaine n’a jamais été une ligne droite, c’est un buisson de cousins, dont la plupart ont disparu sans descendance. Et certains, comme l’auteur de l’empreinte du site A, n’ont même pas encore reçu de nom scientifique.
Sources scientifiques
- Leakey & Hay, Nature, 1979.
- McNutt et al., Nature, 2021.
- Masao et al., eLife, 2016.
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