Des chercheurs américains ont fait une découverte assez troublante. En analysant l’ADN de populations vivant aujourd’hui en Afrique de l’Ouest, ils ont trouvé les traces d’un groupe humain archaïque que personne n’a jamais retrouvé sous forme de fossile. Pas un crâne, pas une dent, pas un seul os. Juste une signature génétique. On les appelle les « populations fantômes ». Voici ce qu’il faut comprendre.
C’est quoi une population fantôme en génétique ?
Le mot peut surprendre, mais il a un sens scientifique très précis. En paléogénétique, une « population fantôme » désigne un groupe humain ancien dont l’existence est déduite uniquement à partir de l’ADN. Les chercheurs voient dans le génome des populations actuelles des morceaux qui ne correspondent à aucun ancêtre connu. Ces morceaux ont une structure et une distribution typiques d’un croisement avec un autre groupe humain, lui aussi très ancien. Mais on n’a aucun fossile qui correspond à ce groupe.
D’où le nom de fantôme. On voit sa trace dans nos gènes, mais on ne l’a jamais vu de ses propres yeux.
Comment les chercheurs ont fait la découverte
L’étude principale a été publiée en 2020 dans la revue Science Advances par Arun Durvasula et Sriram Sankararaman, deux chercheurs de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA).
Ils ont analysé 405 génomes humains complets, principalement issus de populations ouest-africaines comme les Yoruba (Nigeria) et les Mende (Sierra Leone). Leur méthode consiste à chercher dans ces génomes des séquences qui ne ressemblent ni à de l’ADN Homo sapiens typique, ni à de l’ADN néandertalien, ni à de l’ADN de Denisoviens.
Et ils en ont trouvé. Ces séquences présentent des caractéristiques d’introgression archaïque, c’est-à-dire qu’elles proviennent d’un groupe humain qui s’est croisé avec les ancêtres des populations actuelles, il y a très longtemps.
Combien d’ADN fantôme dans notre génome ?
Les estimations varient selon les modèles statistiques utilisés. Selon le résumé publié par UCLA, certaines populations ouest-africaines actuelles tireraient environ 8 % de leur ascendance génétique de cette lignée fantôme. Dans certaines analyses, le chiffre peut monter plus haut, mais ces estimations restent marquées par une grande incertitude.
Ce qui est plus solide, c’est la datation. Cette population archaïque aurait divergé de la lignée moderne il y a plus de 600 000 ans, ce qui en fait un cousin éloigné de Homo sapiens, à peu près aussi ancien que ne l’était Néandertal pour les Européens et les Asiatiques.
Pourquoi on ne trouve aucun fossile ?
C’est une excellente question, et la réponse est en partie liée au climat. L’Afrique tropicale est l’un des pires environnements pour la conservation des fossiles. Humidité élevée, sols acides, activité bactérienne intense : tout y dégrade rapidement les os.
À cela s’ajoute le manque de fouilles. La majorité des sites paléoanthropologiques africains explorés à ce jour se trouvent en Afrique de l’Est et du Sud, dans des conditions géologiques particulières (vallée du Rift, grottes calcaires). L’Afrique de l’Ouest, où vivait probablement cette population, est encore très peu fouillée.
Il est donc tout à fait possible que des fossiles existent quelque part, mais qu’on ne les ait pas encore trouvés. La paléogénétique a simplement une longueur d’avance sur la paléontologie.
Espèce ou simple population ?
Un point important à clarifier : les chercheurs parlent de population archaïque, pas d’espèce humaine distincte. La différence est subtile mais essentielle. Une espèce, c’est un groupe biologiquement isolé. Une population archaïque, c’est un groupe humain qui peut très bien appartenir au même genre que nous, voire à une espèce proche, mais qui s’est séparé de la lignée principale assez tôt pour avoir développé sa propre signature génétique.
On ne sait pas encore si la population fantôme africaine constitue une espèce à part. Pour le déterminer, il faudrait des fossiles. C’est-à-dire la chose qu’on n’a pas.
Ce qu’il faut retenir
Une partie des humains vivants aujourd’hui porte dans ses gènes les traces d’un cousin disparu dont on ignore tout. On ne sait pas à quoi il ressemblait, ni où il vivait précisément, ni quand il a disparu. Mais une partie de son ADN existe encore, transmis sur des centaines de milliers d’années, jusque dans les cellules de millions de personnes contemporaines.
Source scientifique
- Durvasula & Sankararaman, Science Advances, 2020.