Culture & Curiosités – Explorer, comprendre, relierHedy Lamarr. Elle était l'actrice la plus photographiée d'Hollywood. Elle passait ses...

Hedy Lamarr. Elle était l’actrice la plus photographiée d’Hollywood. Elle passait ses nuits à concevoir des systèmes d’armes. La Marine a refusé son brevet sans le lire correctement.

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Dans les années 1940, si vous demandiez à n’importe qui qui était Hedy Lamarr, on vous répondait : l’actrice. La plus belle d’Hollywood, selon les magazines. Celle dont les producteurs disaient qu’elle n’avait qu’à apparaître à l’écran pour que la salle retienne son souffle. Ce que personne ne mentionnait : dans sa maison de Beverly Hills, elle avait installé une table à dessin. Le soir après les tournages, elle y travaillait sur des schémas d’ingénierie.

En 1942, elle obtient un brevet militaire américain pour un système de communication secrète applicable aux torpilles radio-guidées. La Marine américaine le range dans un tiroir. Le brevet expire en 1959 sans qu’elle en tire un centime. Des décennies plus tard, les ingénieurs qui développent le Bluetooth retrouvent le même principe au coeur de leurs spécifications.

Vienne, 9 novembre 1914

Hedwig Eva Maria Kiesler naît le 9 novembre 1914 à Vienne, dans une famille juive aisée. Son père est directeur de banque, curieux de tout : il emmène la petite Hedwig se promener dans la ville en lui expliquant le fonctionnement de chaque machine qu’ils croisent – les presses d’imprimerie, les tramways, les mécanismes d’horlogerie. Sa mère est pianiste de concert. Entre ces deux influences, elle grandit avec deux habitudes : écouter comment les choses fonctionnent, et écouter de la musique.

À 16 ans, elle est découverte par le metteur en scène Max Reinhardt à Berlin. Elle suit sa formation d’actrice, tourne ses premiers petits rôles dès 1930, et en 1932 elle devient célèbre dans toute l’Europe avec le film Extase (Ecstasy), une production tchécoslovaque qui scandalise autant qu’elle fascine.

Le mari armateur et les réunions d’ingénieurs

En 1933, à 18 ans, elle épouse Friedrich Mandl, l’un des plus importants fabricants de munitions d’Autriche. Mandl fournit l’armée autrichienne, Mussolini, et entretient des relations d’affaires avec les puissances qui deviendront l’Axe. Il est possessif, contrôlant, et refuse que sa femme travaille sans lui. Il l’emmène partout avec lui – y compris dans ses réunions d’affaires avec des ingénieurs militaires.

Hedwig Kiesler Mandl assiste donc à des discussions techniques sur les systèmes de guidage de torpilles, les fréquences radio de contrôle à distance, les problèmes de brouillage des signaux. Elle écoute. Elle note. Selon le National Inventors Hall of Fame, c’est lors de ces années aux côtés de Mandl qu’elle acquiert les bases de sa connaissance des systèmes d’armes et de contrôle de torpilles.

En 1937, elle s’échappe – littéralement : elle quitte le domicile conjugal sans prévenir, traverse l’Autriche, puis l’Angleterre. Sur le paquebot qui la mène aux États-Unis, elle rencontre par hasard Louis B. Mayer, patron de la MGM. À la fin de la traversée, elle a un contrat d’actrice à 500 dollars par semaine, conditionné à l’apprentissage de l’anglais. Elle change de nom : elle s’appellera désormais Hedy Lamarr.

Hollywood, les films, et la table à dessin

Sa carrière à Hollywood est réelle et brillante. Elle tourne Alger (1938), Samson et Dalila (1949), une vingtaine de films au total, et les magazines la surnomment « la plus belle femme du monde ». Mais en parallèle, dès son installation aux États-Unis, elle tient une table à dessin chez elle et produit des inventions en dehors des plateaux.

En 1940, elle rencontre le compositeur d’avant-garde George Antheil, connu pour ses oeuvres utilisant des pianos mécaniques synchronisés. Les deux partagent une obsession commune : la guerre en Europe, la montée du nazisme, et la question des sous-marins et torpilles allemands qui coulent les convois alliés. Ils se mettent au travail.

Le problème : brouiller une torpille radio-guidée

Les torpilles radio-guidées de l’époque ont un défaut critique : elles reçoivent leurs instructions sur une fréquence radio fixe. Si l’ennemi identifie cette fréquence, il peut brouiller le signal et dérouter la torpille. Le problème est connu. La solution ne l’est pas encore clairement.

L’idée de Hedy Lamarr : faire sauter l’émetteur et le récepteur d’une fréquence à l’autre de façon synchronisée et apparemment aléatoire. Si les deux extrémités du système changent de fréquence en même temps selon un code partagé, le signal est intelligible pour le destinataire mais ressemble à du bruit pour quiconque tente de l’intercepter. On ne peut pas brouiller ce qu’on ne peut pas identifier.

George Antheil apporte la solution mécanique : synchroniser les sauts de fréquence avec des bandes perforées, comme celles des pianos mécaniques qu’il utilise dans ses compositions. Les deux côtés du système lisent la même bande au même rythme – même fréquence, même instant.

Ils soumettent leur invention au National Inventors Council en décembre 1940, puis déposent le brevet le 10 juin 1941.

Brevet US 2,292,387 : accordé, puis ignoré

Le 11 août 1942, le Bureau des brevets américain leur accorde le brevet US 2,292,387, intitulé Secret Communication System. Il est déposé au nom de Hedy Kiesler Markey – une confusion entre son prénom de scène (Hedy Lamarr) et son nom de femme mariée du moment (Markey, son troisième mariage). Son nom légal de naissance, Kiesler, n’apparaît pas correctement.

Ils transmettent le brevet à la Marine américaine. La Marine refuse de l’adopter. Les ingénieurs jugent le mécanisme à bandes perforées trop encombrant pour être embarqué sur une torpille en conditions réelles de combat. L’invention est mise de côté.

Comme le note le Smithsonian National Museum of American History, Hedy Lamarr propose alors d’utiliser sa notoriété autrement : elle vend des bons de guerre, lève des fonds pour l’effort militaire lors de galas et de tournées. C’est ainsi qu’elle choisit de contribuer à la guerre, puisque son invention technique n’est pas retenue.

Le brevet expire en 1959. Ni Lamarr ni Antheil n’en ont jamais tiré le moindre revenu.

Le principe survit dans le domaine public

Dans les années 1960 et 1970, la recherche militaire américaine redécouvre l’intérêt du saut de fréquence pour les communications sécurisées. Le principe entre dans les systèmes de communication chiffrés des forces armées. Désormais dans le domaine public, il est librement utilisable.

En 1997, l’IEEE ratifie le standard 802.11 pour les réseaux sans fil – la base du WiFi. La version originale de ce standard intègre une option FHSS. Mais il faut être précis : le WiFi moderne tel qu’il est utilisé aujourd’hui (versions 802.11a/b/g/n/ac/ax) repose sur une technique différente, le DSSS puis l’OFDM, pas sur le saut de fréquence. Le lien direct avec le brevet de Lamarr est plus ténu qu’il n’est souvent présenté.

En revanche, le Bluetooth utilise directement et explicitement le saut de fréquence (FHSS) dans son architecture de base : il saute 1 600 fois par seconde entre 79 canaux dans la bande des 2,4 GHz. Le principe est celui du brevet de 1942. C’est là que le lien est documenté et direct, comme l’indique l’IEEE Standards Association dans sa documentation officielle sur Lamarr.

Une reconnaissance à 82 ans, 55 ans trop tard

En 1997, l’Electronic Frontier Foundation lui remet son Pioneer Award pour ses contributions aux communications sans fil. Hedy Lamarr a 82 ans. C’est la première reconnaissance formelle de son travail d’inventrice. Elle réagit au téléphone avec une seule phrase, selon les témoignages de l’époque : « It’s about time. » Il était temps.

Elle est également la première femme à recevoir le Bulbie Gnass Spirit of Achievement Award de l’Invention Convention.

Elle meurt le 19 janvier 2000 à Orlando, en Floride, à 85 ans. En 2014, elle est admise à titre posthume, avec George Antheil, au National Inventors Hall of Fame.

Ce que cette histoire dit d’autre

La carrière hollywoodienne de Hedy Lamarr a fonctionné exactement comme une cage dorée : elle a produit sa visibilité et masqué sa pensée. La MGM l’a présentée comme un objet visuel pendant vingt ans, pendant qu’elle passait ses soirées sur une table à dessin. Quand elle a soumis son brevet à la Marine américaine, le premier réflexe a été de lui suggérer de vendre des bons de guerre à la place – en utilisant son visage, pas son cerveau.

Le brevet a expiré sans bénéfice. Elle n’a jamais été indemnisée, même symboliquement, après que l’industrie des télécommunications a bâti des milliards de dollars de revenus sur le principe du saut de fréquence. Sa réponse en 1997 – « il était temps » – n’était pas de l’amertume. C’était un simple constat.

Son histoire rejoint celles des autres femmes de cette série. Rosalind Franklin a fourni les données sans recevoir de crédit. Grace Hopper a inventé le compilateur que personne ne croyait possible. Jean Jennings Bartik n’a pas été invitée au dîner de célébration de la machine qu’elle avait programmée. Mary Jackson a dû demander une autorisation spéciale pour assister aux cours qui lui permettraient de devenir ingénieure dans l’agence où elle travaillait déjà.

Le fil commun n’est pas l’exceptionnalité de ces femmes – même si elles étaient toutes exceptionnelles. C’est la normalité du système qui a rendu invisible leur travail, et la ténacité qu’il fallait pour continuer quand même, comme le rappelle notre article sur la Journée internationale des droits des femmes.

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1 COMMENTAIRE

  1. Vous écrivez « Elle a su allier beauté et intelligence ». N’est-ce pas un gros biais sexiste ? On attend ainsi d’une femme qu’elle soit belle ? Jamais vous ne verrez la bio d’un inventeur précisant qu’il est beau, qu’il a « su allier beauté et intelligence »…

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