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Berthe Morisot. Elle était la seule femme à la première exposition impressionniste. Son acte de décès dit : « sans profession ».

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En avril 1874, dans les anciens ateliers du photographe Nadar au boulevard des Capucines à Paris, trente artistes accrochent environ deux cents tableaux pour une exposition qui va changer l’histoire de la peinture. C’est la première exposition impressionniste. Parmi ces trente artistes, il y a Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Cézanne. Et une femme : Berthe Morisot.

Elle y présente quatorze huiles, trois pastels et trois aquarelles, dont Le Berceau, aujourd’hui conservé au musée d’Orsay. La presse la raille. Le critique Albert Wolf écrit dans Le Figaro que « la grâce féminine se maintient chez elle au milieu des débordements d’un esprit en délire ». Elle ne s’arrête pas.

Quand elle meurt en 1895, son acte de décès mentionne : sans profession. Sa tombe au cimetière de Passy porte simplement : Berthe Morisot, veuve d’Eugène Manet. Elle avait écrit dans ses carnets : « Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé, car je sais que je les vaux. »

Bourges, 14 janvier 1841

Berthe Marie Pauline Morisot naît le 14 janvier 1841 à Bourges, troisième enfant d’Edmé Morisot, préfet du département du Cher, et de Marie-Joséphine Thomas. Du côté de sa mère, elle est l’arrière-petite-nièce du peintre Jean-Honoré Fragonard. En 1852, son père est nommé à la Cour des comptes et la famille s’installe à Paris.

Le modèle de l’époque fait une certaine place à l’art dans l’éducation des filles bourgeoises : Berthe et sa soeur Edma apprennent le piano et le dessin. Mais leurs premiers professeurs de peinture, Chocarne puis Joseph Guichard, comprennent rapidement qu’elles ne sont pas de simples élèves de salon. Guichard met en garde leur mère avec une franchise désarmante : « Avec des natures comme celles de vos filles, ce ne sont pas des petits talents d’agrément que mon enseignement leur procurera. Elles deviendront des peintres. Vous rendez-vous bien compte de ce que cela veut dire ? Ce sera une révolution, je dirais presque une catastrophe. »

La mère ne recule pas. Les soeurs continuent. En 1861, Berthe et Edma étudient auprès de Camille Corot dans son atelier de Ville-d’Avray – une formation au contact direct de la nature, en plein air, loin des conventions académiques.

Le Salon, puis la rupture

En 1864, Berthe Morisot envoie ses premières toiles au Salon de peinture et de sculpture – la manifestation artistique officielle la plus prestigieuse de France, organisée par l’Académie des beaux-arts. Deux de ses paysages sont acceptés. L’année suivante, elle y expose à nouveau. Elle sera acceptée au Salon chaque année jusqu’en 1873.

En 1868, elle rencontre Édouard Manet au Louvre, alors qu’elle copie un tableau de Rubens – comme le faisaient les peintres en formation, hommes ou femmes, pour apprendre des maîtres. Manet est fasciné. Elle posera pour lui à de nombreuses reprises : Le Balcon (1868-1869), Le Repos (1870), Berthe Morisot au bouquet de violettes (1872), parmi d’autres. Entre eux s’établit une relation d’influence mutuelle – et sa soeur Edma, quant à elle, abandonne la peinture en 1869 après son mariage, laissant Berthe seule dans cette voie.

De Manet, Berthe Morisot hérite d’un entourage : Degas, Renoir, Monet, Pissarro, Sisley. Ce cercle d’artistes partage une ambition commune : rompre avec le classicisme académique, peindre la lumière et le mouvement tels qu’ils se perçoivent vraiment, non tels que les conventions imposent de les représenter.

1874 : la première exposition impressionniste

Le 27 décembre 1873, Monet, Pissarro, Sisley et Degas signent une charte et fondent la Société anonyme coopérative des artistes peintres, sculpteurs et graveurs, dont l’objectif est de permettre aux artistes d’exposer librement sans passer par le Salon officiel. Berthe Morisot adhère au groupe après la mort de son père et décide de participer à leur première exposition, abandonnant définitivement le Salon – au grand dam d’Édouard Manet, qui refuse lui-même de rejoindre le groupe et qui vient d’obtenir une médaille au Salon de 1873.

L’exposition ouvre le 15 avril 1874 dans les ateliers de Nadar. Berthe Morisot est la seule femme à exposer sous son nom. Son ancien professeur Guichard lui écrit pour la mettre en garde : « Un serrement de coeur m’a pris en voyant les oeuvres de votre fille dans ce milieu délétère. Il faut absolument qu’elle rompe avec cette nouvelle école. »

Elle n’en tient pas compte. Elle exposera à sept des huit expositions impressionnistes organisées entre 1874 et 1886 – manquant uniquement celle de 1879, l’année de la naissance de sa fille Julie. Avec Camille Pissarro, elle est l’artiste la plus présente de tout le groupe sur l’ensemble de la série.

Eugène Manet et la vie de peintre

Le 22 décembre 1874, Berthe Morisot épouse Eugène Manet, frère cadet d’Édouard – devenant ainsi la belle-soeur du peintre qui l’a portraiturée dix fois. Eugène n’a pas la notoriété de son frère, mais il soutient activement la carrière de Berthe : il organise et finance plusieurs expositions impressionnistes, défend son travail contre les critiques, et en 1892 encore, c’est lui qui prépare sa première exposition personnelle à la galerie Boussod et Valadon – la seule qui sera organisée de son vivant.

Leur fille Julie naît en 1878. Elle devient l’un des modèles les plus récurrents de Berthe Morisot dans les années qui suivent : Julie et sa nourrice, Autoportrait avec Julie, Julie et son lévrier Laërte. Eugène meurt en 1892. Le couple avait pris des dispositions devant notaire pour confier la tutelle de Julie à leur ami le poète Stéphane Mallarmé, et son éducation artistique à Pierre-Auguste Renoir.

Une écriture picturale singulière

Le style de Berthe Morisot se reconnaît immédiatement : une touche légère et rapide, des formes qui restent volontairement floues, des couleurs claires – le blanc, le rose pâle, la lumière dorée. Elle peint principalement des scènes de la vie quotidienne bourgeoise : jardins, intérieurs, femmes au balcon, enfants dans les herbes, mères allaitant. Non par manque d’ambition, mais parce que ce sont les espaces auxquels une femme de son milieu a accès – les expositions en plein air, les parcs, les maisons. Elle en fait des laboratoires d’expérimentation sur la lumière et le mouvement.

Parmi ses oeuvres les plus connues : Le Berceau (1872, musée d’Orsay), Vue du petit port de Lorient (1869, National Gallery of Art, Washington), Eugène Manet à l’île de Wight (1875, musée Marmottan Monet), Jour d’été (1879), Jeune femme en toilette de bal (1879, musée d’Orsay – acquis par l’État de son vivant en 1894).

Le critique Gustave Geoffroy écrit en 1881 : « Les formes sont toujours vagues dans les tableaux de Mme Berthe Morisot, mais une vie étrange les anime. L’artiste a trouvé le moyen de fixer les chatoiements, les lueurs produites sur les choses et l’air qui les enveloppe. Nul ne représente l’impressionnisme avec un talent plus raffiné, avec plus d’autorité que Mme Morisot. »

La critique d’art féministe Linda Nochlin, bien plus tard, contredira ceux qui veulent réduire son oeuvre à sa « féminité » : les scènes domestiques ne sont pas spécifiques aux femmes – Chardin, Renoir, Monet ont peint exactement les mêmes sujets. Ce qui distingue Morisot, c’est son écriture, pas ses thèmes.

La mort et ce qui reste

Berthe Morisot meurt le 2 mars 1895 à Paris, à 54 ans, d’une pneumonie contractée en soignant Julie grippée. Ses amis Degas, Renoir, Monet et Mallarmé organisent l’année suivante une rétrospective à la galerie Durand-Ruel : 394 toiles, dessins et aquarelles. Mallarmé signe la préface du catalogue. Il y salue celle qui, dit-il, se plaçait « du côté des maîtres » – pas du côté des femmes peintres, du côté des maîtres.

Ses oeuvres sont aujourd’hui conservées au musée d’Orsay, au musée Marmottan Monet, à la National Gallery of Art de Washington, à la National Gallery de Londres. En 2019, le musée d’Orsay lui a consacré sa première grande rétrospective depuis son ouverture en 1986.

Son acte de décès dit sans profession. Sa tombe dit veuve d’Eugène Manet. Elle avait écrit qu’elle savait qu’elle valait ses pairs. Ce sont ses tableaux qui ont eu le dernier mot.

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