Culture & Curiosités – Explorer, comprendre, relierLise Meitner. Elle a fui les nazis avec 10 marks et une...

Lise Meitner. Elle a fui les nazis avec 10 marks et une bague pour soudoyer les gardes. Son collègue a eu le Nobel. Elle a eu son nom sur un élément chimique.

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Le 13 juillet 1938, une femme de 59 ans travaille dans son laboratoire de Berlin jusqu’à 20 heures, comme si c’était une journée normale. Elle corrige un article de l’un de ses jeunes collègues. Puis elle rentre chez elle, prépare un bagage à main, dit au revoir à son collaborateur de trente ans qui lui glisse en partant une bague en diamant héritée de sa mère : « Garde ça. Tu en auras peut-être besoin. » Ils ne se diront rien d’autre. Elle ne dit au revoir à personne d’autre. Si la nouvelle de son départ se répand avant qu’elle atteigne la frontière, elle sera arrêtée.

Elle monte dans un train pour les Pays-Bas. À la frontière hollandaise, des soldats nazis montent dans les wagons et vérifient les documents. Son passeport autrichien est invalide depuis l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en mars. Elle attend dix minutes. Elle se souviendra plus tard que son coeur avait presque cessé de battre. Un officier lui rend ses papiers sans un mot. Le train repart.

Elle a 10 marks en poche. Elle laisse derrière elle trente années de travail, son laboratoire, sa bibliothèque, sa vie entière à Berlin. Elle ne reviendra jamais.

Vienne, 7 novembre 1878

Elise Meitner – surnommée Lise – naît le 7 novembre 1878 à Vienne, troisième des huit enfants de Philipp Meitner, l’un des premiers avocats juifs assermentés d’Autriche, et de Hedwig Skovran. La famille est non pratiquante, cultivée, libérale. Les filles comme les garçons sont encouragés à faire des études longues – ce qui n’était pas ordinaire dans l’Autriche de la fin du XIXe siècle, où le lycée reste fermé aux jeunes filles et où l’école se termine généralement à quatorze ans pour elles.

Lise prépare la Matura – l’équivalent du baccalauréat – en candidate libre, sans pouvoir fréquenter un lycée officiel. Elle la réussit. En 1897, l’Université de Vienne ouvre enfin ses portes aux femmes. En 1901, elle y entre pour étudier la physique sous la direction de Ludwig Boltzmann, l’un des fondateurs de la mécanique statistique. Elle obtient son doctorat en physique en 1906 – deuxième femme à recevoir un doctorat en sciences de cette université. Sa thèse porte sur la conduction thermique dans les milieux non homogènes.

En 1907, elle quitte Vienne pour Berlin, attirée par les cours de Max Planck à l’Université de Berlin. Planck est profondément opposé à l’éducation des femmes. Il fait néanmoins une exception pour Lise Meitner, dont la réputation scientifique l’a précédé.

Berlin : trente ans avec Otto Hahn

À Berlin, Lise Meitner rencontre le chimiste Otto Hahn, de un an son cadet. Ils décident de collaborer sur la radioactivité – sa physique à elle, sa chimie à lui, deux disciplines qui se complètent parfaitement pour étudier les atomes. Le problème : l’Institut de chimie de l’Université de Berlin n’accepte pas les femmes dans ses locaux. Hahn et Meitner s’installent dans un laboratoire de fortune aménagé dans une ancienne menuiserie au sous-sol. Elle n’a pas le droit d’entrer dans le bâtiment principal.

En 1912, leur groupe est transféré au tout nouveau Institut Kaiser Wilhelm de Chimie (KWI-C) à Berlin-Dahlem. Hahn y dirige un département de radiochimie. Meitner l’y rejoint d’abord sans salaire, puis comme assistante de Max Planck. Ce n’est que lorsqu’elle reçoit une offre d’emploi de l’Université de Prague que le KWI lui propose enfin un poste d’associée pour la retenir. En 1917, elle prend la direction du département de physique du KWI-C.

Pendant la Première Guerre mondiale, Hahn sert dans le service de guerre chimique allemand sous les ordres de Fritz Haber – le programme de gaz de combat. Meitner s’engage de son côté comme technicienne en radiologie pour l’armée autrichienne, prenant des radiographies de soldats grièvement blessés. Ses lettres décrivent une expérience traumatisante. Elle reprend ses recherches dès qu’elle le peut.

En 1918, Hahn et Meitner isolent ensemble le protactinium, un nouvel élément radioactif. En 1923, travaillant seule, elle découvre la transition non-radiative qui se produit dans les atomes ionisés lors d’une réaction nucléaire. Deux ans plus tard, le physicien français Pierre Victor Auger découvre le même phénomène indépendamment. On le nomme « effet Auger ». Le nom de Meitner disparaît de la découverte – une histoire qui se répétera à plus grande échelle.

Au fil des années, leur laboratoire devient l’un des centres mondiaux de la physique nucléaire naissante. Meitner correspond avec Einstein, Bohr, Heisenberg, Rutherford. Elle est respectée, citée, invitée aux conférences les plus importantes. Elle est l’un des rares physiciens – hommes ou femmes – à maîtriser à la fois la théorie quantique et la physique expérimentale.

1933 : Hitler, et la protection fragile d’un passeport

En janvier 1933, Adolf Hitler prend le pouvoir. Les lois antisémites entrent en vigueur rapidement : les Juifs occupant un emploi public sont renvoyés ou contraints de démissionner. Une grande partie des scientifiques juifs allemands quitte le pays. Otto Frisch, le neveu de Lise Meitner, fait partie de ceux qui partent.

Lise Meitner, elle, reste. Sa nationalité autrichienne la protège provisoirement – elle n’est pas, techniquement, une ressortissante allemande soumise aux lois du Reich. Elle reste à son poste au KWI. En 1934, elle entraîne Hahn et le chimiste Fritz Strassmann dans ce qu’ils appellent le « projet uranium » : bombarder le noyau d’uranium avec des neutrons pour tenter de produire des éléments plus lourds que l’uranium, inconnus à l’état naturel. Des équipes rivales travaillent sur le même problème partout dans le monde – Fermi à Rome, Joliot-Curie à Paris, Rutherford à Cambridge. C’est une course.

En mars 1938, l’Anschluss met fin à la protection de Meitner. L’Autriche est annexée par l’Allemagne nazie. Du jour au lendemain, son passeport autrichien est invalide. Elle est désormais considérée comme citoyenne allemande soumise aux lois antisémites – et elle ne peut pas obtenir de passeport allemand. Elle est piégée.

Dans son laboratoire, le ton change. Son collègue Kurt Hess, chimiste et ardent nazi, dit ouvertement : « la Juive met en danger cet institut. » Hahn, son collaborateur de vingt ans, capitule. Il lui dit qu’elle doit partir. Elle note dans son journal : « Il m’a, en essence, mise à la porte. »

Juillet 1938 : la fuite

Niels Bohr alerte la communauté scientifique internationale depuis Copenhague. Le physicien néerlandais Dirk Coster, à l’Université de Groningen, organise en urgence une demande d’admission aux Pays-Bas. La demande d’un passeport de sortie pour Lise Meitner est refusée par les autorités nazies – une lettre officielle indique qu’il est « indésirable que des Juifs bien connus quittent l’Allemagne pour se rendre à l’étranger, où ils pourraient représenter la science allemande. »

Le 11 juillet 1938, confirmation arrive que les Pays-Bas l’admettront. Coster prend le train pour Berlin le soir même. Le 13 juillet, Lise travaille à l’Institut comme d’habitude. Le soir, Hahn l’accompagne chez elle pour l’aider à faire son bagage. Il glisse dans ses affaires la bague en diamant héritée de sa mère – à utiliser pour soudoyer les gardes si nécessaire. Elle emporte une petite valise. Elle a 10 marks.

Elle monte dans un train à destination de Groningen avec Dirk Coster. À la frontière hollandaise, les soldats nazis contrôlent les wagons. Son passeport autrichien expiré est son seul document. Un officier examine ses papiers. Dix minutes s’écoulent. Il les lui rend sans un mot. Le train repart. Coster envoie un télégramme codé à Berlin : « le bébé est arrivé. »

Elle a appris quelques semaines plus tard qu’un collègue nazi avait informé les autorités de son projet de fuite – mais que la vérification n’avait eu lieu qu’après qu’elle ait déjà passé la frontière.

Stockholm, l’exil et la découverte de la fission

De la Hollande, Meitner rejoint Stockholm où Niels Bohr lui a obtenu un poste à l’Institut du physicien suédois Manne Siegbahn. Le poste est sous-payé. Siegbahn n’a guère de considération pour elle. Elle n’a pas accès aux équipements dont elle a besoin. À 59 ans, après trois décennies de direction d’un département de physique de premier plan, elle repart de presque rien.

Mais elle continue à travailler avec Hahn par correspondance quasi-quotidienne. En novembre 1938, ils se retrouvent secrètement à Copenhague. Meitner lui suggère une nouvelle approche expérimentale pour le projet uranium. Hahn et Strassmann l’essaient à Berlin. Le résultat est stupéfiant : le bombardement de l’uranium par des neutrons ne produit pas des éléments plus lourds – il produit du baryum, un élément presque deux fois plus léger. Hahn ne comprend pas ce que cela signifie physiquement. Il écrit à Meitner pour lui demander une explication.

Pendant les fêtes de Noël 1938, Meitner reçoit la lettre de Hahn alors qu’elle rend visite à des amis en Suède. Son neveu Otto Frisch, lui aussi en exil, est là. Ils partent se promener dans la forêt enneigée. Ils s’assoient sur un tronc abattu et calculent sur des bouts de papier. Ils utilisent le modèle de la goutte liquide de Niels Bohr pour décrire le noyau atomique. Ils comprennent : le noyau d’uranium ne capture pas le neutron – il se scinde en deux, un noyau de baryum et un noyau de krypton, en libérant une quantité d’énergie colossale. La conservation de la masse et de l’énergie le confirme. Le phénomène est possible, prévisible, calculable.

Hahn publie les résultats chimiques le 6 janvier 1939 dans Naturwissenschaften. Il est politiquement impossible pour l’exilée Meitner de figurer parmi les coauteurs. Elle et Frisch publient l’interprétation physique le 11 février 1939 dans Nature. C’est dans cet article qu’ils proposent et définissent le terme : fission nucléaire.

La nouvelle se répand dans la communauté scientifique internationale avec une rapidité foudroyante. Niels Bohr la porte aux États-Unis. En quelques semaines, des physiciens comprennent que la fission en chaîne pourrait libérer une énergie d’une puissance sans précédent. Leo Szilard, Edward Teller et Eugene Wigner convainquent Einstein d’écrire au président Roosevelt. Le Projet Manhattan commence.

Lise Meitner est invitée à rejoindre ce projet. Elle refuse. Elle refuse de travailler à la fabrication d’une bombe. Quand Hiroshima est détruite en août 1945, elle est consternée et reste fermement et publiquement opposée à l’arme nucléaire pour le reste de sa vie.

1944 : le Nobel pour Hahn. Seul.

En 1944, Otto Hahn apprend à Farm Hall, dans une villa anglaise où les Alliés retiennent plusieurs scientifiques nucléaires allemands après la guerre, qu’il a reçu le prix Nobel de chimie « pour la découverte de la fission des noyaux lourds. » Il est, selon Britannica, stupéfait. Ni Strassmann, ni Frisch, ni Meitner ne sont nommés.

Le chimiste néerlandais Dirk Coster, celui qui avait organisé la fuite de Meitner en 1938, lui écrit : « Otto Hahn, le prix Nobel ! Il l’a certainement mérité. Mais il est dommage que je vous aie éloignée de Berlin. Sans cela, vous l’auriez eu également. Cela aurait certainement été plus juste. »

Les historiens des sciences ont analysé depuis les raisons de cette exclusion. La fuite de Meitner en 1938 l’avait rendue politiquement impossible à citer dans les publications allemandes pendant la guerre. L’invisibilité forcée avait créé un précédent commode. Hahn, de son côté, avait selon Britannica minimisé son rôle dans les travaux communs lors des discussions avec le comité Nobel. L’interprétation physique de Meitner et Frisch – sans laquelle la découverte de Hahn et Strassmann n’aurait été qu’un résultat chimique inexpliqué – n’avait pas été récompensée.

Après la guerre, Meitner écrit à Hahn des lettres d’une franchise brutale sur les scientifiques allemands et leur silence face aux crimes du nazisme. Elle écrit : « Vous avez tous travaillé pour l’Allemagne nazie. Et vous n’avez offert qu’une résistance passive. Vous avez aidé ici et là une personne persécutée, mais des millions d’innocents ont été assassinés sans qu’aucune protestation soit élevée. »

La fin et ce qui reste

Lise Meitner ne retourne pas en Allemagne après la guerre. En 1949, elle acquiert la nationalité suédoise. En 1960, elle s’installe à Cambridge, en Angleterre, pour se rapprocher de son neveu Otto Frisch. En 1966, elle reçoit le prix Enrico Fermi, partagé avec Hahn et Strassmann – l’une des très rares reconnaissances institutionnelles de sa contribution à la fission nucléaire.

Elle meurt le 27 octobre 1968 à Cambridge, à 89 ans.
Sur sa tombe, à Bramley dans le Hampshire, son neveu Frisch a fait graver :
« A physicist who never lost her humanity. » Elle avait fui l’Allemagne
avec 10 marks. Elle avait refusé de travailler à la bombe. Les deux choses
tiennent dans cette phrase.

En 1997, l’élément chimique de numéro atomique 109, synthétisé pour la première fois en 1982 au GSI à Darmstadt, est officiellement baptisé meitnerium (Mt). C’est l’une des rares distinctions scientifiques suprêmes réservées aux chercheurs dont la contribution est jugée fondamentale – et l’une des très rares à porter un nom de femme.

L’effet qu’elle avait découvert en 1923 s’appelle encore « effet Auger » dans la plupart des textes. En 2021, à la suite d’une campagne conduite par la petite-fille de Dirk Coster et la biographe de Meitner, l’Union internationale des radiosciences a voté en faveur de le renommer « effet Auger-Meitner ». Le processus est en cours.

Elle avait été nommée au prix Nobel une cinquantaine de fois selon les estimations publiées. Elle ne l’a jamais reçu. Son histoire s’inscrit dans la même série que celles de Henrietta Swan Leavitt et de Cecilia Payne-Gaposchkin : un travail fondamental, une reconnaissance différée ou volée, et une continuité malgré tout. Ce que toutes ces histoires partagent, c’est ce que nous racontons dans notre article sur la Journée internationale des droits des femmes : ce n’était pas de la malchance. C’était un système.

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