À Hawaï, dans les années 1910, les patients atteints de lèpre sont arrêtés par la police et déportés à vie sur l’île de Molokaï. Ceux qui tentent de fuir sont traqués par des chasseurs de primes. Les enfants nés dans la colonie sont immédiatement séparés de leurs parents et remis à l’adoption, leur origine dissimulée. La maladie ronge les nerfs, défigure, paralyse. Il n’existe pas de traitement efficace.
En 1915, une chimiste de 23 ans travaille dans un laboratoire du College of Hawaii en dehors de ses heures de cours, sans rémunération supplémentaire. En moins d’un an, elle résout un problème que les médecins et chimistes n’avaient pas réussi à résoudre depuis des décennies. Elle met au point le premier traitement injectable contre la lèpre. Sa méthode sera utilisée dans le monde entier pendant plus de vingt ans.
Elle meurt à 24 ans, avant d’avoir publié ses résultats. Le président de l’université publie sa méthode sous son propre nom.
Seattle, 24 juillet 1892
Alice Augusta Ball naît le 24 juillet 1892 à Seattle, Washington, dans une famille noire américaine où la photographie et la chimie sont des passions transmises de génération en génération. Son grand-père, James Presley Ball, est l’un des premiers Afro-Américains reconnus pour sa maîtrise du daguerréotype – ses portraits de personnalités de l’époque, dont Frederick Douglass, sont aujourd’hui dans les collections de musées américains. Son père est journaliste, photographe et avocat.
La famille séjourne à Hawaï de 1903 à 1905, après quoi elle retourne à Seattle. Alice est diplômée de la Seattle High School en 1910 avec les meilleures notes en sciences de sa promotion. Elle entre à l’Université de Washington, où elle obtient non pas une mais deux licences : l’une en chimie pharmaceutique, l’autre en pharmacie. Pendant ses études, elle publie avec un professeur de l’université des résultats de recherche sur la benzoylation dans une revue scientifique – un niveau de travail exceptionnel pour une étudiante en licence.
En 1915, elle choisit de retourner à Hawaï pour y faire un master en chimie au College of Hawaii. Elle y devient la première femme et la première Afro-Américaine à obtenir ce diplôme dans cet établissement. Sa thèse porte sur les propriétés chimiques de la racine de kava.
L’huile qui ne fonctionne pas
Depuis des siècles, en Inde et en Chine, les médecins utilisent l’huile extraite des graines du chaulmoogra contre la lèpre. Le traitement est arrivé en médecine occidentale en 1854. Le problème : l’huile est impossible à administrer correctement. Prise par voie orale, elle provoque des nausées si violentes que beaucoup de patients refusent de la prendre. Injectée directement, elle forme des abcès douloureux sous la peau. Les médecins hawaïens qui traitent la lèpre à l’hôpital de Kalihi savent que le chaulmoogra fonctionne en théorie – mais pas dans la pratique.
En 1915, le Dr Harry T. Hollmann, chirurgien au service américain de santé publique à Hawaï, lit la thèse d’Alice Ball sur le kava. Il comprend qu’elle possède exactement les compétences nécessaires pour résoudre le problème du chaulmoogra. Il la contacte.
La méthode Ball, 1915
Alice Ball prend le problème en charge. En parallèle de ses cours – elle enseigne à l’université – elle travaille dans le laboratoire sur ses heures libres, sans rémunération supplémentaire. Le défi chimique est précis : les acides gras du chaulmoogra sont trop visqueux pour être injectés et trop instables pour se dissoudre dans l’eau. Il faut modifier leur structure moléculaire sans détruire leur activité antibactérienne.
En moins d’un an, elle trouve. La clé est d’isoler les esters éthyliques des acides gras de l’huile, en congelant l’huile pour séparer ses composants actifs. Ces esters modifiés sont hydrosolubles et injectables, absorbés efficacement par l’organisme, avec des effets secondaires minimes. Le traitement fonctionne. Des dizaines de patients de Kalihi voient leurs lésions régresser. Certains sortent de quarantaine pour la première fois depuis des années.
En 1918, un médecin hawaïen publie dans le Journal of the American Medical Association que 78 patients ont quitté l’hôpital de Kalihi après avoir reçu le traitement par injection. C’est la première preuve publiée de l’efficacité du traitement d’Alice Ball. Mais son nom n’y figure pas.
La mort et le vol
Pendant ses recherches, Alice Ball tombe malade. Un article du journal honolulais Pacific Commercial Advertiser de l’époque attribue sa maladie à une inhalation accidentelle de gaz chloré au laboratoire. Elle quitte Hawaï à l’automne 1916 pour rentrer à Seattle se faire soigner. Elle meurt le 31 décembre 1916, à 24 ans, sans avoir publié ses résultats sur le chaulmoogra.
Arthur L. Dean, alors professeur de chimie et bientôt président du College of Hawaii, continue les travaux qu’elle a laissés dans le laboratoire. Il apporte une légère modification technique à sa méthode – utiliser la distillation sous vide plutôt que la congélation – et publie les résultats sous le nom de Dean Method. Il n’est fait nulle mention d’Alice Ball. Il produit le médicament à grande échelle et l’exporte dans le monde entier. C’est sa première et unique incursion dans la chimie pharmaceutique.
La méthode – la vraie – reste le principal traitement mondial de la lèpre jusqu’à l’arrivée des sulfones antibiotiques à la fin des années 1930. Des années pendant lesquelles presque personne ne sait que c’est une chimiste afro-américaine de 23 ans qui l’a mise au point.
1922 : un médecin rétablit la vérité
En 1922, Harry Hollmann publie un article dans Archives of Dermatology and Syphilology. Il y nomme explicitement la méthode : la Ball Method. Il écrit : « Miss Ball a résolu le problème pour moi. » C’est la première mention publique du nom d’Alice Ball dans la littérature scientifique depuis sa mort.
Mais l’article de Hollmann reste peu lu. Le nom de Dean continue de circuler. Alice Ball reste inconnue du grand public et de la communauté scientifique pendant encore des décennies.
2000 : la réhabilitation
C’est une chercheuse de l’Université d’Hawaii, Kathryn Waddell Takara, qui retrouve le nom d’Alice Ball en 1977 en étudiant les contributions des femmes noires à l’université. Avec le chercheur Paul Wermager, elle passe des années à documenter son histoire et à convaincre l’université de la reconnaître officiellement.
Le 29 février 2000, l’Université d’Hawaii inaugure une plaque commémorative devant un arbre chaulmoogra sur le campus. La lieutenant-gouverneure de l’époque, Mazie Hirono, déclare le 29 février « Journée Alice Ball ». En 2007, l’université lui décerne à titre posthume sa médaille de la distinction.
Entre sa découverte et sa reconnaissance officielle : 85 ans.
Son histoire est l’une des plus courtes et des plus denses de cette série : une vie de 24 ans, une découverte fondamentale, un vol immédiat, et un oubli de près d’un siècle. Comme Lise Meitner ou Cecilia Payne-Gaposchkin, elle fait partie de celles dont le travail a changé des vies sans que leur nom soit prononcé. Pour comprendre pourquoi, voir notre article sur la Journée internationale des droits des femmes.