Culture & Curiosités – Explorer, comprendre, relierMary Anning. Elle a trouvé les fossiles. Eux ont eu le crédit.

Mary Anning. Elle a trouvé les fossiles. Eux ont eu le crédit.

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Les falaises au bord de la mer à Lyme Regis, dans le Dorset, sont parmi les plus riches du monde en fossiles du Jurassique. Deux cents millions d’années de fonds marins comprimés dans la roche bleue et grise du Blue Lias. Chaque tempête érode un peu plus la falaise. Chaque marée descend un peu plus bas. Et parfois, dans les éboulis, apparaît quelque chose d’ancien.

Au début du XIXe siècle, une jeune femme de la classe ouvrière arpente ces falaises chaque matin, avant la marée, sous la pluie ou sous le vent, avec un marteau, un ciseau, et son chien. Elle cherche des fossiles pour les vendre. C’est la seule façon qu’elle a de faire vivre sa famille.

Ce qu’elle va trouver va changer la paléontologie pour toujours. Son nom n’apparaîtra dans presque aucune des publications qui en résultent.

Lyme Regis, 21 mai 1799

Mary Anning naît le 21 mai 1799 à Lyme Regis. Son père Richard est ébéniste. La famille est pauvre. Sur les neuf ou dix enfants que Richard et Mary Moore ont ensemble, seuls deux atteignent l’âge adulte : Mary et son frère aîné Joseph.

À quinze mois, Mary est frappée par la foudre lors d’un orage. Elle survit. Les trois autres personnes présentes — dont la nourrice qui la tenait — meurent. La chose devient une légende locale.

Richard Anning meurt en 1810, à quarante-quatre ans, d’une tuberculose survenue après une chute de falaise. Mary a onze ans. La famille est endettée. L’aide sociale de la paroisse ne suffit pas. Mary, sa mère et Joseph commencent à chercher des fossiles à plein temps pour survivre. Les « curiosités » du bord de mer se vendent bien aux collectionneurs et aux touristes qui affluent depuis les guerres napoléoniennes.

L’ichthyosaure

En 1811, Joseph trouve dans les falaises de Black Ven un crâne massif, fossilisé, que personne ne reconnaît. Il alerte Mary. Elle passe les mois suivants à fouiller systématiquement la paroi, revenant après chaque tempête pour voir ce que la roche a livré. Après presque un an de travail, elle dégage un squelette de cinq mètres de long : un reptile marin aux yeux démesurés, au museau effilé, qui n’a aucun équivalent vivant.

Les scientifiques londoniens qui l’examinent pensent d’abord à un crocodile. C’est le premier ichthyosaure complet à être étudié par la science — un reptile marin du Jurassique, apparu et disparu bien avant les dinosaures terrestres. La famille Anning est payée 23 livres. Le médecin londonien Everard Home publie plusieurs articles sur le spécimen. Mary Anning n’est pas mentionnée.

Le plésiosaure et la réunion à laquelle elle n’est pas invitée

En 1823, Mary Anning dégage le premier squelette complet d’un plésiosaure : un long cou, une tête minuscule, quatre nageoires en pagaie, neuf pieds de long. La bête est si étrange, si différente de tout ce que la science connaît, que les rumeurs courent qu’il s’agit d’un faux.

Georges Cuvier, à Paris – le plus grand naturaliste de l’époque – reçoit des croquis et pense lui aussi à une erreur ou à un composite : deux individus assemblés. Une réunion spéciale est convoquée à la Geological Society of London pour trancher. Cuvier reçoit des illustrations supplémentaires. Il reconnaît que le fossile est réel. Le plésiosaure entre dans la science officielle.

Mary Anning n’est pas invitée à la réunion. William Conybeare, le géologue qui présente la découverte, a utilisé les croquis réalisés par Anning pour sa présentation. Son nom ne figure pas dans ses travaux.

Le ptérosaure, et l’exception

En 1828, Mary Anning trouve quelque chose d’encore plus inattendu : un reptile volant fossilisé, le premier jamais découvert en dehors d’Allemagne. C’est un ptérosaure, qui sera baptisé Dimorphodon macronyx.

William Buckland, qui décrit l’animal dans ses publications, fait quelque chose d’inhabituel : il cite explicitement Mary Anning comme découvreuse. C’est une des rares fois où son nom apparaît dans la littérature scientifique officielle de son vivant.

Car le système est clair : les scientifiques qui étudient ses fossiles sont membres de la Geological Society of London. Elle ne peut pas en être membre. Les femmes ne sont admises à la Geological Society qu’en 1904, cinquante-sept ans après sa mort. Elle fournit les spécimens. Elle prépare les fossiles. Elle fait les illustrations. Elle identifie. Elle ne publie pas. Elle n’est pas citée. Elle n’entre pas dans les salles où ses trouvailles sont discutées.

Ce qu’elle savait faire

Mary Anning n’a jamais mis les pieds dans une école de sciences. Elle s’enseigne seule, à partir de livres et de conversations avec les géologues qui viennent acheter chez elle, la géologie, l’anatomie comparée, la paléontologie, et l’illustration scientifique. Ses opinions sont sollicitées par les experts. George Cumberland écrit dans le Bristol Mirror en janvier 1823 que « cette persévérante femme » est à l’origine de « presque tous les beaux spécimens d’ichthyosaures des grandes collections » et qu’elle risque chaque jour sa vie sous les falaises pour les dégager avant que la marée ne les reprenne.

En 1820, Thomas Birch – un collectionneur aisé qui a acheté de nombreux fossiles à la famille – est tellement scandalisé par leur pauvreté qu’il organise une vente aux enchères de toute sa propre collection et en reverse le produit aux Anning : environ 400 livres. Il écrit que ce serait une honte de laisser vivre dans « une misère considérable » des gens qui « ont trouvé presque toutes les belles choses qui ont été soumises à l’investigation scientifique. »

En 1826, avec ses économies, Mary Anning ouvre sa propre boutique : Anning’s Fossil Depot. Des scientifiques, des nobles européens, des touristes font le voyage jusqu’à Lyme Regis pour acheter chez elle.

Ce qu’elle a ébranlé

Au début du XIXe siècle, la plupart des scientifiques, même les plus sérieux, font encore coexister la géologie avec le récit biblique de la Création. Les fossiles ? Les restes d’animaux que les catastrophes naturelles ont déplacés vers des régions inconnues, où ils vivent peut-être encore. L’extinction d’une espèce entière pose un problème théologique : Dieu aurait-il créé une espèce pour la laisser disparaître ?

Les reptiles marins que Mary Anning dégage des falaises de Lyme Regis rendent cette position intenable. L’ichthyosaure, le plésiosaure, le ptérosaure ne ressemblent à rien de vivant. Ils ne peuvent pas être des espèces encore présentes ailleurs. Ce sont des espèces éteintes. Ce fait, établi grâce aux fossiles d’Anning, est l’un des coups les plus nets portés au créationnisme scientifique. Charles Dickens l’écrira vingt ans après sa mort : ses découvertes ont fait de la géologie une vraie science.

Certains historiens des sciences estiment que ses trouvailles ont aussi contribué, indirectement, à la réflexion qui mènera Darwin à sa théorie de l’évolution – publiée douze ans après sa mort.

La fin

Mary Anning meurt d’un cancer du sein le 9 mars 1847, à quarante-sept ans, toujours à Lyme Regis, toujours dans des difficultés financières malgré une vie entière de découvertes exceptionnelles. Louis Agassiz, le grand naturaliste américano-suisse, avait nommé deux espèces en son honneur de son vivant : Acrodus anningiae et Belenostomus anningiae. Après sa mort, son nom tombe dans l’oubli.

En 2010, la Royal Society la classe parmi les dix scientifiques les plus influents de l’histoire britannique. La même année, les falaises de Lyme Regis font partie de la Côte Jurassique, site du Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2001. En 2022, une statue est inaugurée à Lyme Regis – après une campagne menée par Evie Swire, une petite fille de onze ans, elle-même chasseuse de fossiles, qui avait été « choquée » d’apprendre qu’il n’existait aucune statue de Mary Anning dans la ville.

Le musée de Lyme Regis est bâti à l’emplacement de son ancienne maison. Il est aussi, depuis toujours, une boutique de fossiles.

Pour continuer la série : Henrietta Swan Leavitt, Lise Meitner, Alice Ball. Et si vos enfants s’intéressent aux animaux préhistoriques, découvrez nos figurines de dinosaures et de reptiles marins.

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