En 1949, deux femmes obtiennent simultanément un doctorat en mathématiques aux États-Unis : Evelyn Boyd Granville à Yale, et Marjorie Lee Browne à l’Université du Michigan. Elles sont la deuxième et la troisième femmes noires américaines à atteindre ce niveau en mathématiques, après Euphemia Lofton Haynes en 1943. Evelyn Boyd Granville ne l’apprend qu’après coup, quand sa soeur lui signale l’information.
Dans les années qui suivent, elle programme l’un des premiers ordinateurs commerciaux de l’histoire, calcule les orbites du premier satellite artificiel américain, contribue au programme Mercury – le premier à envoyer des astronautes dans l’espace – et travaille sur les trajectoires du programme Apollo. Elle meurt le 27 juin 2023 à Silver Spring, Maryland, à 99 ans.
Washington D.C., 1er mai 1924
Evelyn Boyd naît le 1er mai 1924 à Washington D.C., deuxième enfant de Julia et William Boyd. Son père occupe des petits emplois – chauffeur, coursier, agent d’entretien – que la Grande Dépression précarise encore. Les parents se séparent quand Evelyn est enfant. Elle et sa soeur aînée Doris sont élevées par leur mère et leur tante, toutes deux employées au Bureau of Engraving and Printing, l’imprimerie fédérale qui fabrique les billets et les timbres.
Elle entre à la Dunbar High School, lycée ségrégué de Washington réservé aux élèves noirs, mais académiquement très exigeant : plusieurs de ses professeurs sont diplômés de Yale et de l’Université de Pennsylvanie. Elle en sort valedictorian en 1941 – major de promotion.
Smith College, summa cum laude
En 1941, avec le soutien financier de sa tante et une petite bourse partielle de la fraternité Phi Delta Kappa, Evelyn Boyd entre au Smith College dans le Massachusetts, l’une des universités féminines les plus exigeantes du pays. Elle y étudie les mathématiques et la physique, développe aussi un intérêt pour l’astronomie, et en ressort en 1945 avec un diplôme summa cum laude, élue à Phi Beta Kappa et à Sigma Xi, les deux sociétés honorifiques les plus prestigieuses des sciences américaines.
Après l’obtention de son diplôme, la Smith Student Aid Society lui accorde une bourse pour des études doctorales. Deux universités l’acceptent : Yale et le Michigan. Elle choisit Yale, qui lui offre une aide financière supplémentaire.
Yale, 1945-1949 : séries de Laguerre dans le domaine complexe
À Yale, elle travaille en analyse fonctionnelle sous la direction d’Einar Hille, ancien président de l’American Mathematical Society, spécialiste de la théorie des semi-groupes d’opérateurs. Sa thèse s’intitule On Laguerre Series in the Complex Domain – sur les séries de Laguerre dans le domaine complexe.
Les polynômes de Laguerre sont des fonctions mathématiques qui apparaissent comme solutions d’équations en mécanique quantique – notamment l’équation de Schrödinger qui décrit le mouvement des électrons dans l’espace. Ce n’est pas un sujet « ésotérique et inutile » comme certains le lui diront plus tard. Quand un journaliste lui posera la question des décennies après, elle répondra que sa thèse l’avait préparée « à tout ».
Elle finance ses quatre années de doctorat grâce à deux bourses Julius Rosenwald (programme de soutien aux chercheurs noirs américains) et une bourse prédoctorale de l’Atomic Energy Commission. Elle obtient son doctorat en 1949.
Une anecdote révèle l’état d’esprit de l’époque : elle ne sait pas, au moment de soutenir, qu’elle est l’une des premières femmes noires américaines à obtenir ce titre. C’est sa soeur qui le lui signale. Elle n’avait pas pensé à se définir comme pionnière. Elle voulait être mathématicienne.
New York University, puis Fisk
Après le doctorat, elle passe une année de recherche postdoctorale à l’Institute for Mathematics and Science de New York University. En 1950, elle accepte un poste de professeure associée de mathématiques à l’Université Fisk à Nashville, Tennessee – une université historiquement noire. Les postes dans les grandes universités blanches lui sont fermés.
Elle y reste deux ans. Deux de ses étudiantes à Fisk, Vivienne Malone-Mayes et Etta Zuber Falconer, obtiendront à leur tour un doctorat en mathématiques – un héritage direct de son enseignement.
1952 : National Bureau of Standards, puis IBM
En 1952, elle quitte l’enseignement pour rejoindre le National Bureau of Standards (NBS) à Washington D.C., l’agence fédérale de métrologie et de standards scientifiques. Elle y travaille sur des calculs pour le développement d’amorces de missiles, en collaboration avec des ingénieurs militaires.
C’est au NBS qu’elle croise pour la première fois des mathématiciens devenus programmeurs sur les premiers ordinateurs électroniques. Elle décide de changer de voie.
En janvier 1956, elle est recrutée par IBM. Elle écrit des programmes en assembleur SOAP, puis en FORTRAN, pour l’IBM 650 – le premier ordinateur commercial conçu pour une utilisation en entreprise, et le premier produit en série à grande échelle dans l’histoire de l’informatique – et pour l’IBM 704.
Vanguard, Mercury, Apollo : les trois programmes spatiaux
Quand IBM décroche un contrat NASA, Evelyn Boyd Granville rejoint l’équipe dans un poste fait pour elle. Elle travaille successivement sur les trois programmes spatiaux majeurs de l’ère américaine.
Project Vanguard (1957-1958) : lancer le premier satellite artificiel américain en orbite. Elle calcule les programmes de suivi d’orbite pour ce satellite de la taille d’un pamplemousse, selon ses propres mots. Le Vanguard 1 est encore aujourd’hui le plus vieux satellite artificiel encore en orbite.
Project Mercury (à partir de 1958) : envoyer les premiers astronautes américains dans l’espace. Elle développe les programmes informatiques d’analyse des orbites et des trajectoires de rentrée atmosphérique.
En 1960, elle déménage à Los Angeles pour des raisons personnelles et rejoint le Space Technology Laboratory, où elle continue les calculs d’orbites pour satellites. En 1962, elle intègre North American Aviation (qui a reçu le contrat NASA pour la conception des modules de commande Apollo) comme Research Specialist en mécanique céleste, calcul de trajectoires et techniques de calcul numérique.
Project Apollo (1962-1967) : amener l’homme sur la Lune. Elle y contribue directement aux calculs qui permettront à Neil Armstrong et Buzz Aldrin d’atterrir sur la Lune en juillet 1969 – deux ans après qu’elle a quitté le programme.
En 1963, elle retourne chez IBM comme mathématicienne senior à la Federal Systems Division, et travaille sur les codes informatiques du programme spatial jusqu’en 1967.
L’enseignement et l’éducation mathématique
En 1967, quand IBM restructure et propose des mutations hors de Los Angeles, elle préfère rester et se tourne vers l’enseignement. Elle devient professeure de mathématiques à la California State University de Los Angeles (Cal State LA), où elle enseigne jusqu’au début des années 1980.
Elle est frappée par le niveau insuffisant en mathématiques de ses étudiants. Elle commence à travailler sur la pédagogie mathématique à l’école primaire, coécrit un manuel scolaire avec Jason Frand sur l’enseignement des « nouvelles mathématiques », et développe des programmes de renforcement pour les enseignants.
De 1985 à 1988, elle enseigne au Texas College à Tyler, Texas, une université historiquement noire. En 1990, elle est nommée à la chaire Sam A. Lindsey de l’Université du Texas à Tyler. Elle y enseigne jusqu’à sa retraite définitive en 1997, à 73 ans.
Reconnaissances tardives
En 1989, le Smith College lui décerne un doctorat honorifique – le premier jamais accordé par une institution américaine à une mathématicienne afro-américaine. En 2000, Yale lui remet la Médaille Wilbur Lucius Cross, la plus haute distinction de son association des anciens élèves du Graduate School. En 2006, le Spelman College lui remet à son tour un diplôme honorifique.
En 1999, l’Académie nationale des sciences américaine l’intègre à sa collection de portraits des Afro-Américains en sciences. En 2016, la société New Relic l’inclut parmi ses « quatre géantes des contributions des femmes aux sciences et technologies ».
Elle n’a jamais été dans le film Hidden Figures (2016), qui se concentre sur d’autres mathématiciennes noires de la NASA. Mais son parcours est parallèle et contemporain à celui de Mary Jackson : mêmes années, même agence, même contexte de ségrégation, même invisibilité dans les récits officiels.
Ce que son parcours dit d’autre
Il y a quelque chose de particulièrement frappant dans la trajectoire d’Evelyn Boyd Granville : elle ne s’est jamais définie comme militante ou symbole. Elle voulait être mathématicienne. Elle l’a été. Dans une université ségréguée, dans une industrie fermée aux femmes noires, dans une agence spatiale qui n’en reconnaissait aucune publiquement.
Elle a dit plus tard, en substance, qu’elle n’avait jamais entendu les mots « défavorisée » ou « opprimée » pendant son enfance. Ses parents et ses professeurs lui avaient dit qu’elle pouvait réussir. Elle les avait crus. La ségrégation existait autour d’elle, mais elle avait choisi de ne pas la laisser définir l’espace de ce qui était possible.
Cette série de portraits donne à voir des femmes qui ont toutes contourné, ignoré ou traversé des obstacles qui auraient dû les arrêter. Ada Lovelace a écrit le premier programme informatique pour une machine qui n’existait pas encore. Grace Hopper a convaincu la Marine que le code source pouvait ressembler à de l’anglais. Jean Jennings Bartik a programmé l’ENIAC depuis ses schémas électriques sans formation préalable. Evelyn Boyd Granville, elle, a calculé les orbites qui ont permis à l’humanité de poser le pied sur la Lune. Comme le rappelle notre article sur la Journée internationale des droits des femmes, leurs histoires méritent d’être racontées avec la précision qu’elles méritent.