Quand on parle de culture populaire, il existe un nom incontournable : John Storey. Professeur émérite à l’Université de Sunderland, Storey a publié en 1993 Cultural Theory and Popular Culture, devenu le manuel de référence mondial traduit en 18 langues et réédité 10 fois. Sa force ? Démontrer que « culture populaire » n’a pas une seule définition, mais six approches distinctes et souvent contradictoires.
Comprendre ces définitions, c’est se doter d’une grille de lecture puissante pour analyser Netflix, TikTok, le rap français ou les jeux vidéo. Quantitative, résiduelle, de masse, du peuple, hégémonique ou postmoderne : ces six perspectives façonnent notre compréhension de ce qui fait la culture du XXIe siècle.
Qui est John Storey et pourquoi est-il LA référence ?
John Storey n’est pas un théoricien parmi d’autres. Avec 29 livres publiés sur les études culturelles, il a construit une autorité académique inégalée. Son ouvrage Cultural Theory and Popular Culture est passé de 65 000 mots en 1993 à plus de 130 000 mots dans sa 10e édition (2024).
Ce qui rend Storey unique ? Sa clarté pédagogique sans compromis sur la rigueur académique. Il ne propose pas LA bonne définition de culture populaire, mais montre que cette notion est un « terrain contesté » où s’affrontent des visions politiques et idéologiques différentes. Ses travaux sont cités par tous les chercheurs en études culturelles, de Yale à l’Université de Sunderland.
Définition 1 : La culture quantitative (ce qui touche le plus grand nombre)
La première définition est la plus intuitive : est populaire ce qui plaît à beaucoup de gens. On mesure le succès par les chiffres de ventes, les streams, les entrées au cinéma, les audiences télévisées. Plus c’est consommé, plus c’est « populaire ».
Exemple 2025 : Jul et ses 1,2 milliard de streams
En 2025, le rappeur marseillais Jul domine le streaming français avec 1,2 milliard d’écoutes. Son album « D&P à vie » a atteint le double disque de platine en six semaines. Par une approche quantitative, Jul incarne parfaitement la culture populaire française : personne n’est écouté plus que lui. Derrière lui, Gims (994 millions) et Ninho (723 millions) confirment que le rap français domine massivement la culture populaire mesurée en chiffres.
Sur Netflix, « Mercredi » (Wednesday) reste la série la plus vue de tous les temps avec 252 millions de vues mondiales. Ces chiffres définissent objectivement ce qui est « populaire ».
Limites de cette approche
Le piège ? Elle nous dit « trop », comme l’explique Storey. Sans seuil défini, presque tout devient « populaire ». Cette définition est aussi circulaire : elle définit le populaire par la popularité sans expliquer pourquoi certains contenus séduisent massivement. Elle ne dit rien sur la qualité, le sens ou les rapports de pouvoir en jeu.
Définition 2 : La culture résiduelle (tout ce qui n’est pas « haute culture »)
La deuxième définition fonctionne par soustraction : la culture populaire, c’est ce qui reste après avoir identifié la « haute culture ». Tout ce qui n’est pas de l’art légitime, reconnu et difficile devient automatiquement « populaire » – avec souvent une connotation péjorative.
Exemple 2025 : Les séries Netflix face au cinéma d’auteur
En France, la distinction haute/basse culture reste vivace. Les séries françaises Netflix comme « Nero » (octobre 2025, avec Pio Marmaï) sont perçues comme du divertissement commercial, tandis que les films présentés à Cannes conservent leur aura de « vrai cinéma ». La Star Academy 2025 est typiquement reléguée à la culture populaire par opposition aux concerts de musique classique ou aux pièces de théâtre subventionnées.
Limites de cette approche
Cette frontière haute/basse est historiquement instable. Shakespeare était du théâtre populaire à son époque, il est devenu « haute culture » au XIXe siècle. Qui décide de ces classifications ? Les élites culturelles et éducatives qui maintiennent leur pouvoir symbolique à travers ces distinctions. Cette définition sert surtout une fonction idéologique : légitimer les différences sociales en naturalisant le goût des dominants comme supérieur.
Définition 3 : La culture de masse (production industrielle et commerciale)
La troisième définition, héritée de l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer), voit la culture populaire comme une « culture de masse » : production standardisée par des industries culturelles pour des consommateurs passifs. C’est une machine idéologique qui fabrique le consentement au capitalisme.
Exemple 2025 : L’industrie du rap et ses formules
Le rap français en 2025 illustre parfaitement l’industrialisation culturelle. Les labels comme 92i (Booba, PLK) ou BBL appliquent des formules éprouvées : drill française (Gazo, Ziak), mélo-rap (Tiakola, Werenoi), ou trap sombre (Ven1, Ino Casablanca). Les techniques de production sont standardisées, les featurings calculés pour maximiser les streams, et les sorties orchestrées comme des lancements produits.
Theodora, signé chez BBL, a explosé en 2024 avec « Kongolese » suivant une recette précise : mélange de bouillon/zouk, esthétique TikTok-friendly, single viral puis EP. Cette industrialisation ne signifie pas absence de talent, mais révèle comment le capitalisme de plateforme façonne la production culturelle.
Limites de cette approche
Le problème majeur ? Elle ignore l’agency des consommateurs. 80 à 90 % des nouveaux produits culturels échouent malgré le marketing massif. Les audiences ne sont pas des « dupes passives » mais des acteurs qui négocient et résistent. Jul ne domine pas juste parce que son label le pousse, mais parce qu’il résonne avec son public.
Définition 4 : La culture du peuple (créée par et pour les communautés)
La quatrième définition présente la culture populaire comme authentiquement créée par les classes subordonnées à partir de leurs propres ressources. Culture folklorique, traditions locales, pratiques communautaires spontanées – une culture « d’en bas » non imposée par les industries.
Exemple 2025 : Les mèmes et l’internet culture française
La culture mème française illustre cette créativité populaire. « Quoicoubeh » (né sur TikTok), « C’est mon SLIBAARD, C’EST POUR DORMIR! » ou « Chill Guy/Tranquilo Ubilou » sont des créations organiques d’utilisateurs ordinaires qui deviennent virales sans soutien industriel initial. Ces phénomènes linguistiques émergent des communautés en ligne et circulent de manière décentralisée.
Le Carnaval de Nice 2025 (thème « Roi des Océans ») représente une forme plus traditionnelle : fête communautaire avec deux semaines de défilés, chars fabriqués localement – un événement créé par et pour la communauté niçoise depuis des générations.
Limites de cette approche
La grande illusion : croire en une culture populaire pure. En réalité, les gens ne créent pas spontanément de la culture à partir de rien – ils utilisent des ressources commercialement fournies. Les mèmes français utilisent TikTok et Instagram (propriétés de Meta), les sons issus de l’industrie musicale, et les marques récupèrent rapidement ces créations. Qui sont exactement « les gens » ? Cette définition présume une classe laborieuse homogène, alors que les réalités sont fragmentées.
Définition 5 : Le terrain de lutte hégémonique (Gramsci)
La cinquième définition, la plus sophistiquée académiquement, voit la culture populaire comme un espace de négociation permanent entre forces de résistance des groupes subordonnés et forces d’incorporation des groupes dominants. Ni imposée d’en haut, ni pure émanation d’en bas – un champ de bataille symbolique.
Exemple 2025 : Le rap français entre contestation et intégration
Le rap français incarne parfaitement cette dialectique. Né comme culture de contestation des quartiers populaires, il est devenu l’industrie musicale dominante en France. Jul, avec 1,2 milliard de streams, représente un succès commercial massif tout en maintenant une authenticité marseillaise revendiquée.
Les nouveaux artistes drill (Gazo, Ziak avec son masque et « Essonne History X ») perpétuent une posture oppositionnelle, mais signent chez des majors et génèrent des revenus massifs. Les « Flammes », cérémonie célébrant le rap français, est maintenant télévisée – l’institutionnalisation d’une culture marginale. Cette tension entre résistance et incorporation n’est jamais résolue, elle constitue l’essence dynamique de la culture populaire.
Pourquoi cette définition est la plus riche
L’approche hégémonique intègre les tensions entre toutes les autres : commercial ET créatif, imposé ET réapproprié, standardisé ET résistant. Storey lui-même considère cette perspective gramscienne comme la plus sophistiquée analytiquement. Elle évite à la fois le mépris élitiste et la célébration populiste naïve.
Définition 6 : La fusion postmoderne (brouillage des hiérarchies)
La sixième définition affirme que la distinction entre haute et basse culture a disparu dans le postmodernisme. Pastiche, intertextualité, remix, surface sans profondeur – la culture populaire n’est plus marginale mais centrale, et les frontières entre art et commercial s’effacent.
Exemple 2025 : TikTok et la culture algorithmique
TikTok en France (20 millions d’utilisateurs actifs en 2025) incarne la culture postmoderne : les vidéos mélangent références classiques et mèmes absurdes, publicités et art amateur, contenu éducatif et divertissement pur. L’algorithme ne distingue pas « haute » et « basse » culture – il optimise l’engagement.
40% de la Gen Z utilise TikTok comme moteur de recherche principal plutôt que Google – révolution où la connaissance circule sans hiérarchie institutionnelle. Les marques françaises (Oasis, Burger King) deviennent créatrices de mèmes au même titre que les utilisateurs. Frontières effacées entre production et consommation, art et publicité, culture et commerce.
Limites de cette approche
Le risque d’ahistoricisme : ignorer que les distinctions de pouvoir persistent même si les distinctions esthétiques s’effacent. Qui contrôle TikTok ? Qui profite financièrement des algorithmes ? Les hiérarchies économiques demeurent sous le vernis de l’égalité postmoderne.
Comment utiliser ces 6 définitions en pratique ?
Ces six définitions ne s’excluent pas mutuellement – elles fonctionnent comme lentilles complémentaires pour analyser un même phénomène culturel. Pour analyser une série Netflix française :
- Quantitatif : Combien de vues ? Position dans le top 10 ?
- Résiduel : Considérée comme divertissement vs « vrai cinéma » ?
- Culture de masse : Qui produit ? Quelles formules standardisées ?
- Culture du peuple : Comment les fans se l’approprient-ils ?
- Hégémonique : Quelles représentations ? Messages contestataires ou incorporés ?
- Postmoderne : Références intertextuelles ? Mélange de registres ?
Questions fréquentes
Laquelle des 6 définitions est la « bonne » ?
Aucune – c’est justement le point. Storey démontre que « culture populaire » est un concept contesté où différentes définitions reflètent différentes positions idéologiques. L’approche hégémonique (définition 5) est considérée comme la plus sophistiquée car elle intègre les tensions entre les autres.
Ces définitions sont-elles encore pertinentes en 2025 ?
Oui, mais avec des mises à jour. Formulées en 1993, elles précèdent Internet et les plateformes. La 10e édition (2024) intègre ces évolutions. Les chercheurs contemporains appliquent et complexifient le cadre de Storey plutôt que de le remplacer.
Quelle est la différence entre « culture populaire » et « pop culture » ?
Storey n’établit pas de distinction stricte – ce sont souvent des synonymes. Certains chercheurs utilisent « pop culture » pour les phénomènes mainstream commerciaux (Disney, Marvel) et « culture populaire » pour un concept plus large incluant les pratiques folkloriques. Cette distinction n’est pas universellement acceptée.
Comment TikTok change-t-il ces définitions ?
TikTok brouille radicalement les frontières. Les algorithmes produisent une culture postmoderne extrême où les hiérarchies disparaissent. Simultanément, ils représentent une nouvelle forme de culture de masse plus sophistiquée. Les créateurs sont à la fois « du peuple » et intégrés au capitalisme de plateforme. C’est un terrain hégémonique où résistance et incorporation se jouent à chaque vidéo virale.
Conclusion : Storey comme boussole critique
Les 6 définitions de John Storey offrent bien plus qu’une typologie académique – elles constituent une boussole critique pour naviguer dans le paysage culturel fragmenté de 2025. Quand Jul domine le streaming, quand Netflix négocie avec des régulations nationales, quand TikTok transforme la Gen Z, comprendre ces six perspectives devient essentiel.
La puissance du cadre de Storey réside dans son refus de simplifier. Culture populaire n’est ni uniquement manipulation capitaliste, ni pure expression du peuple, ni simple mesure quantitative. C’est un terrain dynamique où se jouent des luttes de pouvoir, des créations spontanées, des incorporations commerciales et des résistances communautaires.
Pour les créateurs de contenu, les chercheurs et les passionnés de culture, maîtriser ces définitions permet d’éviter les pièges du déterminisme et du populisme naïf. La culture populaire de 2025 – des concerts de rappeurs aux séries Netflix, des mèmes TikTok aux jeux vidéo – demande cette sophistication analytique que Storey a magistralement cartographiée depuis 30 ans.